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samedi 16 janvier 2010

La guerre de Monsieur Z.

Personne, ou presque, n'a jamais entendu parler de la famille Duval. Elle cultive une discrétion de bon aloi, bien dans l'esprit des grandes familles de Clermont-Ferrand, comme les Michelin, avec qui elle est d'ailleurs apparentée. Les Duval sont pourtant classés au 23e rang des plus grandes fortunes de France, selon l'hebdomadaire Challenges, et sont à la tête d'Eramet, un groupe puissant qui exploite les mines de nickel en Nouvelle-Calédonie, de manganèse au Gabon et produit des aciers de haute qualité.
Or, il y a chez Eramet un actionnaire influent, et non moins discret. Romain Zaleski, dit "Monsieur Z", 8e fortune française et ancien champion de France de bridge. Il a déposé, le 17 décembre, comme l'ont signalé Les Echos, une assignation un peu brutale devant le tribunal de commerce de Paris, et accuse les Duval d'une fraude colossale, de plus de 2 milliards d'euros.
Le dossier est sensible, notamment en raison de la situation politique toujours tendue en Nouvelle-Calédonie et au Gabon, et Monsieur Z a pris soin de prévenir en haut lieu, et jusqu'à l'Elysée.
Il y a un moment que Romain Zaleski s'agaçait. Sa société, Carlo Tassara, détient 13 % d'Eramet depuis octobre 2000. "J'ai été très déçu de la gestion d'Eramet, explique le financier. Le management m'a tenu à l'écart pendant dix ans - c'est peu dire à l'écart. Je comprends mieux pourquoi aujourd'hui. Ils ont géré ça n'importe comment."
Il a essayé de s'en expliquer avec la famille Duval. Anne Lauvergeon, la présidente d'Areva, elle aussi actionnaire d'Eramet, a organisé un déjeuner, puis un banquier s'y est attelé. En vain. "Les Duval ne disent ni oui ni non, ils sont incapables de diriger un groupe comme Eramet, assure Romain Zaleski. Ils gèrent seulement leurs affaires personnelles par le petit bout de la lorgnette." Mais non sans un certain talent, si l'on en croit l'assignation.
L'affaire remonte à 1999. Eramet est alors un groupe minier florissant, contrôlé par l'Etat, mais qui sort de la tempête. Le gouvernement, pour apaiser les tensions en Nouvelle-Calédonie, a voulu lui retirer ses droits sur le nickel. Après une longue bataille, Eramet est finalement indemnisé et les provinces calédoniennes reçoivent des parts de capital. Le groupe cherche un partenaire pour se privatiser. Justement, il y a les Duval.
Le groupe Aubert & Duval fabrique depuis 1907 des aciers spéciaux de haute qualité pour les fusées Ariane, le TGV, Boeing, Airbus, les voiliers de la Coupe de l'America... Jean Duval, le père, tient le groupe d'une main ferme, jusqu'à sa mort, en 1997. Georges, son fils cadet, reprend les rênes avec trois de ses frères, et abrite les vieux ateliers Aubert & Duval dans une holding, la Société industrielle de métallurgie avancée (SIMA). Elle a les aciers, Eramet, les mines, la fusion paraît naturelle.
On retient d'un commun accord le principe, après consultation de banques conseil, d'un échange mutuel de titres : une action SIMA pour 3,2 actions Eramet. Voilà la famille Duval à la tête de 37,11 % des actions d'Eramet - une fortune : l'action, fort mouvante il est vrai, est cotée aujourd'hui autour de 240 euros. Les Duval en ont 8,5 millions, soit 2 milliards d'euros et contrôlent de facto, avec les droits de vote double, 74,4 % du capital. Eramet, c'est eux. 4,3 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2008, 15 000 personnes dans 20 pays et une valeur boursière de près de 6 milliards d'euros.
Le groupe essuie un léger coup de tabac le 11 septembre 2008 avec la parution d'un article du Point, intitulé "Le magot des Duval", qui explique crûment qu'Eramet "s'est fait rouler dans la farine", que les Duval étaient quasiment ruinés par des investissements hasardeux, mais "médiocres capitaines d'industrie, ils ont formidablement défendu leurs intérêts". Romain Zaleski, l'actionnaire minoritaire qui enrage dans son coin, se lance dans l'enquête. Et la moutarde lui est montée au nez par ce qu'il dit avoir découvert.
Les Duval détenaient 38,5 % d'une société américaine, Special Metal Corps (SMC) qui, neuf mois avant que la famille entre dans Eramet, en 1999, a acheté à grands frais un concurrent canadien, Inco Alloys. SMC a emprunté 345 millions de dollars auprès du Crédit lyonnais USA, soit deux fois ce que pèse la société en bourse. Le prix est démesuré, Inco Alloys perd de l'argent, et SMC n'a aucune chance de faire face à ses engagements, ce qui va bientôt créer à SIMA, la maison mère, et donc aux Duval, de sérieux problèmes.
Le Crédit lyonnais l'a bien compris, et risque lui aussi d'y perdre des plumes. C'est ainsi sa filiale, Clinvest, qui met en relation les Duval et Eramet, toujours à la recherche d'un partenaire. Le 11 février 1999, Georges Duval et le PDG d'Eramet, Yves Rambaud, signent un protocole secret qui définit les grandes lignes de l'opération. Avec une clause où Eramet accepte par avance de ramener l'endettement de SIMA dans des normes raisonnables. Mais SIMA ne fait état que d'un endettement de 180 millions d'euros.
Malheureusement, la situation de SMC se dégrade à vue d'oeil. En 1999, Eramet prête à sa filiale SIMA 5,3 millions d'euros, puis 25,1 millions l'année suivante, 79,6 millions en 2001, 13,1 millions en 2002, 23 en 2003, 141,7 en 2004 : le gouffre américain semble sans fond. Ainsi, résume sèchement la plainte de Romain Zaleski, Eramet constate dans ses propres comptes "une perte sèche de près de 70 millions d'euros, dix-huit mois après l'entrée de la famille Duval dans le capital d'Eramet".
Eramet a versé à SIMA entre 1999 et 2008 286,7 millions d'euros de prêts et d'apports en capital, selon l'assignation. Ce qui n'a pas empêché SMC de déposer le bilan en 2002. Mais Eramet a réglé la note, SIMA est sauvé. Monsieur Z note en passant que ces prêts n'ont pas fait l'objet d'une autorisation préalable auprès des actionnaires, comme c'est la règle.

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