
C'est comme dans les bons jeux de stratégie: vous avancez un pion, et tout l'ensemble bouge. En devenant parents, les enfants propulsent leurs géniteurs au rang de grands-parents et les donnes s'en trouvent changées: les relations évoluent et, avec elles, le regard que les uns posent sur les autres.
La plupart du temps, ces moments de passage se vivent sans trop de difficultés et débouchent même sur de belles découvertes. Julie, maman de deux petits garçons de 5 et 7 ans, a ainsi vu ses parents post-soixante-huitards se transformer en «grands-parents plutôt classiques, aidants, rigoureux». Elle en est encore surprise: «Voir ma mère devenir une mamie gâteau, acheter des peignoirs brodés à mes fils, ce qu'elle n'aurait jamais fait pour nous, m'étonne encore !» Même plaisir chez Éric, qui est papa depuis vingt mois: «Pour la première fois, je vois mes parents autrement que mes parents. Ils sont les grands-parents de Victorine avant tout. Quelque part, c'est le plus grand changement pour eux et aussi pour moi, fils unique. Je ne suis plus le centre de leur attention, le seul sujet de réflexion ou de “prise de tête” et franchement, ça fait du bien!»
Mais parfois, cette tendre évolution générationnelle se grippe. Les rouages sont moins bien huilés des deux côtés. Des rancœurs du passé remontent, des sentiments inattendus sont ravivés et se manifestent dans toutes sortes de situations conflictuelles: les enfants se sentent destitués de leur rôle de parents par des grands-parents trop présents, ou bien s'avouent délaissés comme enfants; les seniors ont l'impression que leurs enfants devenus parents ont trop (ou pas assez) besoin d'eux pour éduquer le nouvel arrivant…
À l'École des grands-parents (www.egpe.org au 12, rue Chomel 75007 Paris), des groupes de parole mensuels ont été créés pour que tout ce «remue-ménage émotionnel» puisse se dire, s'échanger et ainsi trouver une issue favorable. Nancy de La Perrière, psychologue thérapeute et membre actif de l'école, a notamment créé il y a cinq ans des groupes «Grand-mère pour la première fois» où affluent chaque mois une quinzaine de personnes. «C'était important à mettre en place parce que j'observais dans les entretiens individuels que des dysfonctionnements familiaux très anciens étaient ravivés avec l'arrivée du nouvel enfant.» «Elle ne me le donne pas assez» est l'une des plaintes que la psychologue entend le plus: «Ces grands-mères ont une certaine nostalgie des premières années de leur propre maternité; elles éprouvent un besoin viscéral de s'occuper de leur petit-enfant, ce qui peut créer un retour de rivalité avec leur fille. Exprimer en groupe de tels sentiments, les voir exprimés par d'autres, permet de ne plus en être victime, de ne plus se sentir monstrueuse et de passer à autre chose.»
Désaccords éducatifs:
Mais l'évolution du contexte économique et social entraîne aussi les grands-parents à être très présents: «Surtout les premières années, observe Nancy de La Perrière. Ils gardent beaucoup les petits-enfants pendant que les parents travaillent, ils participent financièrement, ce qui présente un certain danger: le jour où les petits-enfants sont devenus des ados (presque) autonomes, ils peuvent se sentir abandonnés.» Aussi, la psychologue encourage-t-elle ces aînés à ne pas oublier leur couple, leur vie sociale et culturelle au profit du maternage d'un enfant qui n'est pas le leur.
D'autant qu'ils doivent faire face à d'autres évolutions importantes: des éducations très variées, voire contradictoires, mises en place chez leurs enfants qu'ils «ont pourtant l'impression d'avoir élevés tous pareils»; des mixages dus aux familles recomposées, aux mariages transculturels… «Ils peuvent vite avoir l'impression qu'on discrédite l'éducation qu'ils ont donnée eux-mêmes il y a trente ans, constate la psychologue. Or nous, grands-parents, devons accepter que nous avons transmis la vie non pas pour qu'elle se répète à l'identique indéfiniment, mais pour qu'elle se réinvente à chaque génération.»
Quant aux enfants, ils peuvent aussi repasser par des sentiments d'abandon: «Mes parents n'appellent plus que pour demander des nouvelles de leur petite-fille… C'est comme si je n'existais plus», se plaint Géraldine, maman depuis deux ans. Quant à Julie, elle observe que le bonheur de voir ses parents s'occuper de ses fils ne fait pas la joie de ses propres frères: «C'est un peu dur pour eux, cette attention soudain centrée sur leurs neveux!» Mais elle sait que cette tension n'aura sans doute qu'un temps: «C'est normal qu'ils se sentent un peu délaissés…, jusqu'au moment où eux-mêmes deviendront pères!»
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