Les princes William et Harry, le premier ministre David Cameron, l'archevêque de Canterbury, sont des anciens. Le prestigieux pensionnat de garçons, fondé par Henri VI en 1440, accueille aujourd'hui près de 1300 élèves, qui bénéficient tous d'un enseignement luxueux, pétri de traditions.
À l'ombre du château de Windsor, où la reine Elizabeth passe ses
week-ends, une fois franchie la Tamise par un petit pont de pierre, le
visiteur d'Eton a l'impression d'être tombé au milieu du tournage d'un
film sur l'Angleterre victorienne, dans des décors très photogéniques.
Ou bien que ces adolescents en queue-de-pie croisés dans la rue, épais
classeur sous le bras, rentrent juste d'un bal chic sans avoir eu le
temps de se changer. Comme des générations d'élites britanniques avant
eux, 1300 garçons de 13 à 18 ans étudient dans ce pensionnat
prestigieux. Une institution qui nourrit envie, fantasmes et
réprobation.
De ce cadre sublime, d'où cinq siècles vous
contemplent, sont sortis pas moins de 19 Premiers ministres de Sa
Majesté, dont l'actuel, David Cameron, ainsi que son grand rival et
condisciple, le maire de Londres, Boris Johnson (qui en a gardé une
maîtrise parfaite du grec ancien), ou son directeur de cabinet à Downing
Street, Ed Llewellyn. Parmi les anciens distingués, on compte aussi le
nouvel archevêque de Canterbury, chef de l'Église anglicane, Justin
Welby, les princes William et Harry, bien sûr, de nombreux patrons de
journaux, écrivains, chefs d'entreprise.
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Un tiers des élèves qui en sortent iront ensuite à Oxford ou à Cambridge:
Ainsi qu'une brochette d'acteurs à l'insolente réussite hollywoodienne: Damian Lewis, le héros de la série Homeland ,malgré son pur accent de marine's américain à l'écran, Hugh Laurie ( Dr House ), Dominic West (The Wire )ou le jeune premier Eddie Redmayne ( Les Misérables
). Pas étonnant, d'ailleurs, quand on voit les moyens du théâtre de
l'école, avec ses studios de répétition, ses ateliers et ses
techniciens.
Le
label Eton vous classe immédiatement comme membre d'une caste très
spéciale. Un tiers de ceux qui en sortent poursuivent leur voie royale à
Oxford ou à Cambridge. Souvent jugés arrogants, les «Etoniens»
incarnent l'abolition des privilèges qui n'a jamais eu lieu au
Royaume-Uni. Les 15.000 anciens en activité sont soupçonnés d'être liés
par une solidarité d'ordre maçonnique garantissant un succès infaillible
au fil de leur carrière. Ils peuplent les rangs de l'armée, de la
diplomatie, de l'Administration, des banques, des affaires. «Il y en a
pas mal dans l'agriculture, aussi», énumère étrangement la secrétaire de
l'association des Old Etonians, avant de préciser: «Des propriétaires
terriens.» Evidemment.
La vie quotidienne à Eton débute chaque
matin par un sermon dans la remarquable chapelle gothique. Elle est
régie par un ensemble de rites et de traditions respectés à la lettre,
souvent impénétrables, parfois absurdes. Dans la cour, il ne faut
contourner la statue du fondateur Henry VI que par la droite pour que
votre coeur soit de son côté. C'est l'une des quatre dernières écoles
privées britanniques à continuer à refuser la mixité. On y parle un
jargon hermétique aux non-initiés. Les boys (les anciens deviennent old boys )y pratiquent des sports qui n'existent que là, comme le field game ,hybride entre le foot et le rugby, ou the wall game
,dont personne, sur place, ne sait vous expliquer les règles. Les
uniformes, avec leurs subtilités en fonction des positions internes de
chacun, portés y compris par les profs - dénommés masters ou beaks
(littéralement: becs) -, donnent à l'institution un caractère désuet et
immuable, bien que le haut-de-forme ait été abandonné au milieu du
siècle dernier.
Comme en atteste son gilet gris aux boutons argentés, Duncan Cornish est un 6th Form Select
:un «préfet» désigné parmi les vingt meilleurs éléments de la sixième
classe, l'équivalent de notre terminale. À ce titre, il est chargé de
transmettre au nom de la hiérarchie les sanctions aux indisciplinés. «Je
peux faire irruption dans une salle de classe en plein cours pour
remettre, de façon assez théâtrale, une convocation chez le directeur»,
décrit-il en souriant. Les châtiments corporels, abolis dans les années
70, ont été remplacés par la condamnation à se lever une heure plus tôt
pendant un certain nombre de jours. James Warrington, lui, en gilet
rouge, est un Pop, un membre de l'Eton society, responsable de
l'encadrement de l'assemblée matinale.
«Ma mère m'a inscrit à
Eton à ma naissance», raconte un ancien qui préfère rester anonyme,
descendant d'une grande famille aristocratique. Son grand-père, son
oncle, ses frères ont fréquenté les mêmes bancs. «Il fallait pouvoir
user de ces connexions pour obtenir que le directeur d'une des «maisons»
d'Eton mette mon nom sur une liste d'attente pour treize ans plus
tard», poursuit l'ancien élève. Les Etoniens de la troisième génération
ont le privilège de pouvoir graver leur nom dans le bois d'un bureau ou
sur une porte. L'idée d'origine était pourtant bien différente. Fondée
en 1440 par le roi Henry VI, l'école avait pour mission d'offrir la
meilleure éducation à 70 enfants pauvres méritants et 10 choristes. Peu à
peu, ces «boursiers du roi» ont été rejoints par les fils de la
noblesse. Puis par ceux de la grande bourgeoisie fortunée.
Hors «faux-frais», la scolarité coûte près de 40.000 euros par an:
Le système de recrutement endogame a été réformé il y a dix ans, à l'arrivée du directeur actuel, Tony Little, lui-même Old Etonian
.Désormais, on examine toutes les candidatures à l'âge de 11 ans,
«quels que soient les moyens des familles», insiste le proviseur. Un
test d'aptitudes, l'examen du dossier scolaire et un entretien avec le
jeune garçon déterminent son admission. Il ne suffit pas d'être premier
de la classe. Des intérêts extrascolaires doivent être démontrés pour la
musique, le théâtre, les sports ou les arts, ainsi qu'un appétit pour
la vie en communauté. Ensuite, seulement, à en croire le chef
d'établissement, on aborde le délicat sujet de l'argent. La scolarité
coûte quelque 32.000 livres (39.000 euros) par an, l'équivalent du
revenu annuel d'un foyer moyen britannique après impôts - cela sans
compter uniformes, cours de musique et autres voyages d'études
optionnels.
«Dans
un monde idéal, je prendrais tous ceux qui le méritent, mais ce n'est
évidemment pas le cas», s'excuse presque Tony Little. Dans la continuité
de l'esprit d'Henry VI, 50 élèves brillants étudient gratuitement, 20 %
des autres reçoivent des bourses proportionnelles à leurs moyens. Les
prodiges en musique bénéficient aussi des largesses de la très riche
fondation de l'école, dotée d'un trésor de guerre de 200 millions de
livres.«Le système n'est sans doute guère plus démocratique qu'avant,
mais au moins un peu plus diversifié socialement. Les fils d'oligarques
russes ou d'hommes d'affaires ont rejoint les aristocrates anglais»,
s'amuse Sam Leith, journaliste écrivain de 39 ans. Lui-même a profité,
grâce à ses seuls mérites académiques, d'une scolarité entièrement
subventionnée dans la tradition des boursiers du roi. Les membres de
cette élite parmi l'élite vivent toujours entre eux dans le «college»
originel, avec ses salles de classe médiévales, et se repèrent à leur
toge portée par-dessus l'habit.
Les pensionnaires d'Eton
bénéficient d'un enseignement de luxe. Classes de 10 à 20 élèves,
professeurs de niveau universitaire (logés sur place avec leur famille),
une trentaine de terrains de sports, un bassin d'aviron de 2
kilomètres, utilisé, l'été dernier, pour les Jeux olympiques, gymnase,
piscine de 25 mètres, théâtre, studios d'arts plastiques, laboratoire de
design assisté par ordinateur, possibilité d'étudier neuf langues
modernes, de pratiquer quantité d'instruments de musique... Les élèves
ont tous leur chambre individuelle et sont répartis au sein de 26
maisons de 50 enfants, chacune dirigée par un house master .
Ils
bénéficient aussi d'un tuteur parmi leurs professeurs, chez qui ils se
rendent chaque semaine par petits groupes pour discuter de façon
détendue autour d'un thé ou regarder un match de foot. Il y a beaucoup
d'heures de cours, des devoirs, du sport obligatoire et tellement
d'activités que les adolescents sont constamment occupés. Chaque soir,
ils ont le choix entre deux ou trois débats organisés par les sociétés
savantes de l'école, une représentation de théâtre ou un concert. Cela
laisse peu de temps à la télé, aux jeux vidéo ou autres fléaux modernes.
«A la fin du trimestre, on est épuisé», témoigne James Warrington.
«Un
élève membre d'une société politique ou littéraire de l'école peut
inviter un ministre ou n'importe quel écrivain, qui acceptera volontiers
de participer à une conférence, explique Sam Leith. Cela donne une
confiance en soi, une aisance dans la vie sociale, souvent prise pour de
l'arrogance, résultant du fait qu'on est traité à Eton en adulte.»
Duncan Cornish, mordu de théâtre, à 17 ans, s'apprête à diriger la mise
en scène d'En attendant Godot. «C'est beaucoup de pression, les
conditions sont quasi professionnelles, raconte-t-il. Si on veut faire
quelque chose, l'école nous en donne les moyens. Ceux qui n'en profitent
pas sont regardés de travers.» Son père l'a envoyé là sans lui demander
son avis, comme ses deux frères aînés avant lui. Il ne regrette pas un
instant: il est déjà «triste de devoir partir l'an prochain».
L'élitisme sans complexe affiché par Eton en agace plus d'un:
Fils
et petit-fils d'étoniens, Rufus Gibbs a conscience d'être «un enfant
privilégié». «En dépit de l'uniforme et de toutes les traditions règne
ici une grande tolérance et une ouverture d'esprit, décrit le collégien.
On apprend à s'entendre avec des gens avec qui on n'a pas forcément
d'affinité. Mais on ne vous force pas à jouer au foot si ce n'est pas
votre truc. A la chapelle, je ne prie pas. On n'est pas obligé de se
conformer.» Comme la monarchie, les perruques des juges anglais ou la
Chambre des lords, les rites d'Eton sont des habits de la société
britannique garantissant la continuité dans un monde en évolution. Les
étoniens eux-mêmes sont les plus attachés à ce décorum qui entretient
leur bonne estime d'eux-mêmes. «Tout le monde sait que les gens qui
étudient ici veulent arriver à quelque chose. On critique notre uniforme
mais c'est ce que j'adore, parce que c'est unique», fanfaronne James.
«Si
l'élitisme, c'est créer un lieu d'excellence avec de hautes
aspirations, d'accord! Eton, c'est une façon de vivre», vante le
directeur. Pourtant, le retour sur le devant de la scène du fameux
collège avec celui d'un gouvernement conservateur après treize ans de
travaillisme n'est pas forcément pour lui plaire. «Evidemment, reconnaît
Tony Little, nos élèves viennent de familles en majorité conservatrices
par leurs origines sociales, mais dire que le gouvernement de David
Cameron est un gouvernement d'Eton est faux. Eton devient un raccourci
journalistique commode pour tous les maux sociaux de ce pays, or, c'est
très différent de ce qui définit cette école.»
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