Barack Obama et Vladimir Poutine lors de leur dernier tête-à-tête, lors du G8, en juin dernier, en Irlande du Nord.
Même pendant la guerre froide, les dirigeants russes et américains se parlaient souvent plus facilement qu'aujourd'hui.
À l'été 2009, Barack Obama contemplait les tours du Kremlin depuis la terrasse du Ritz, satisfait d'avoir inauguré avec Dmitri Medvedev le «reset» (redémarrage) des relations entre les États-Unis et la Russie.
Quatre ans plus tard, tout est à refaire. «Nous sommes dans une
situation très difficile. Je ne sais pas si nous arriverons à en sortir
d'ici à la fin du mandat d'Obama. On peut s'attendre à une réaction très
dure de la part de Poutine», observe Maria Lipman, du Centre Carnegie
de Moscou.
L'annulation de la visite de Barack Obama à Moscou,
prévue tout début septembre, en amont du G20 de Saint-Pétersbourg, est
«un geste politique majeur», insiste Andreï Souchentsov, professeur au
MGIMO (Institut d'État des relations internationales de Moscou ). Il
prédit la «détérioration» voire le «gel» des relations
russo-américaines, déjà malmenées par une accumulation de désaccords.
Le vote de la «liste Magnitski»:
Non
contents de s'opposer sur le bouclier antimissile américain en Europe,
la réduction des arsenaux stratégiques, la guerre en Syrie ou le
nucléaire iranien, les deux pays se sont écharpés cet hiver à cause du
vote de la «liste Magnitski», interdisant d'entrer aux États-Unis à une
série de fonctionnaires russes soupçonnés de graves violations des
droits de l'homme. En réponse, Moscou a frappé au cœur, en interdisant aux Américains d'adopter des orphelins russes.
En
visite en Russie début mai, John Kerry, le secrétaire d'État américain,
a fait de son mieux pour sauver les meubles, affichant, faute d'avancée
tangible, l'apparence d'une belle complicité avec son «dear» Sergueï
Lavrov. À l'inverse, en juin, au G8, Barack Obama et Vladimir Poutine
sont restés désespérément crispés. C'est dans ce contexte qu'est arrivé Edward Snowden,
avec ses ordinateurs bourrés de secrets d'État. «Ni Poutine ni Obama
n'ont voulu en arriver là. Mais tous deux ont agi sous la contrainte de
leurs situations politiques respectives. Vis-à-vis de l'establishment
russe, largement antiaméricain, Poutine était contraint d'accorder
l'asile à Snowden. De même que Barack Obama, sous la pression des
conservateurs, n'a pas eu d'autre choix que d'annuler sa visite à Moscou», analyse Maria Lipman.
Dédain mâtiné de mauvaise foi de la part du Kremlin:
À la colère froide de Washington, le Kremlin répond aujourd'hui par un dédain mâtiné de mauvaise foi. Le développement de l'affaire Snowden
n'est «aucunement» lié à l'action de la Russie, ose le conseiller
diplomatique de Poutine Iouri Ouchakov, ex-ambassadeur russe aux
États-Unis, qui exprime la «déception» de Moscou. Selon lui,
l'annulation de la visite d'Obama montre que le président américain ne
veut pas traiter avec la Russie «sur un pied d'égalité.»
Le
vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, estime que la
Maison-Blanche voit l'affaire Snowden «dans un miroir grossissant»,
qu'elle est victime d'une «distorsion de la réalité». Tandis qu'à
Washington, on traite Vladimir Poutine de caïd, à Moscou, on pense que Barack Obama est hystérique. Dans les colonnes du New York Times,
l'analyste Andreï Piontovski va plus loin encore: «Pardonnez ma
franchise, mais Poutine méprise ouvertement votre président. La raison
d'être de sa politique est de se mettre à dos les États-Unis.»
Décidément, l'été 2009 est bien loin.
«Même pendant la guerre froide, ni
la situation de Sakharov (dissident soviétique) ni celles d'Angela Davis
(activiste des Black Panthers) ou Leonard Peltier (militant de la cause
amérindienne), n'ont jamais empêché nos leaders de se rencontrer»,
rappelle Mikhaïl Margelov, président de la commission des affaires
étrangères du Sénat. «Les temps ont changé, mais il y a toujours autant
de questions internationales nécessitant de telles rencontres»,
regrette-t-il.
En attendant une improbable réconciliation au
sommet, reste le format «2 + 2» qui réunit les ministres des Affaires
étrangères et de la Défense des deux pays. La prochaine session,
programmée ce vendredi à Washington, est maintenue. «Sergueï Lavrov et
Sergueï Choïgou ont décollé», a indiqué jeudi après-midi le ministère
des Affaires étrangères, sans plus de précision sur l'humeur des
participants. «Il faut rester calme. Le ciel ne va pas nous tomber sur
la tête», assure de son côté Alexeï Pouchkov, président de la commission
des affaires étrangères de la Douma.
Edward Snowden, lui, est toujours reclus dans un «lieu sûr» en forme de cul-de-sac. Son asile temporaire d'un an
ne lui permet pas d'entreprendre des démarches pour poursuivre sa route
vers l'Amérique latine. Selon son avocat, l'ancien de la NSA apprend le
russe et attend impatiemment l'arrivée de son père et de ses amis, pour
«prendre des décisions importantes.» Thriller, farce, ou drame
politique? Le roman du fugitif peine à trouver son genre.
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